Le petit hydroptère d’ET, suite

29 avril 2009

Ceux qui hantent les pages de “Foilers !” à la recherche de leur dose de portance, sont habitués à mes articles qui sentent l’odeur des vieux livres. Certains allergiques, à la poussière ou au contenu de mes pages, vont sûrement aller voir ailleurs…

En effet, désolé, cet article va lui aussi sentir la poussière. Cette fois, ce n’est pas seulement celle du papier mais aussi celle d’un garage ou d’une remise. De la bonne poussière tombée sur des pièces qui ont connus la caresse des mains d’Eric Tabarly ! Grâce à Daniel Charles architecte, historien, écrivain, j’ai fais la connaissance de Mariannick Buffard qui travail au sein de l’Association Eric Tabarly. C’est grâce à eux que j’ai pu, mi avril, approcher ce qui reste de la mythique “maquette” de 1976. Celle qui avait fait l’objet d’un de mes premiers articles sur “Foilers !” (Le petit hydroptère d’ET). Daniel (1) a pu, retrouver la trace de cet hydroptère et faire en sorte qu’il puisse être récupéré par l’association en 2003 et entreposé à la Cité de la voile à Lorient.

Eric Tabarly aux commandes devant La rochelle en 1976 – Bateaux juillet 2002

Eric Tabarly aux commandes devant La rochelle en 1976 – Bateaux juillet 2002

Cité de la voile E Tabarly - Photos FM 2008

Cité de la voile E Tabarly & l'Hydroptère - Photos FM 2008

Les pièces étaient entreposées chez M. Garnaud, un des principaux concepteurs, depuis la fin des années 70. Depuis 2003, l’association a eu fort à faire avec entre autre sa participation à la création de la Cité de la voile à Lorient. Les pièces récupérées attendent maintenant une possible remise en état. Soit afin que l’engin soit de nouveau apte à naviguer, soit afin qu’il soit exposé.

Avant la mise à l’eau – Photo Bernard Deguy 1976, Course au large juin/juillet 2008

Avant la mise à l’eau – Photo Bernard Deguy 1976, Course au large juin/juillet 2008

Lorsque avec Mariannick (1) nous avons sortie les pièces de la remise ou elles étaient entreposées, nous avons tout de suite vu combien Paul Ricard, mais aussi l’Hydroptère, étaient des descendants de cet engin. Bien entendu pour avoir étudié les photos de l’engin très longuement, je connaissais ce lien entre les différents engins, mais le fait de voir les pièces devant moi a encore augmenté ce sentiment. La ressemblance des flotteurs avec ceux de Paul Ricard (flotteurs version 2) était évidente.

Pièces de la maquette de 76 – Photo FM 2009

Pièces de la maquette de 76 – Photo FM 2009

Paul Ricard Arcachon – Photo G Delerm 1983

Paul Ricard Arcachon – Photo G Delerm 1983

De même l’architecture générale qui se dessinait (avec un peu d’imagination) n’était pas sans rappeler celle de l’Hydroptère (2).

Foil maquette et sa jambe de force repliée – Photo FM 2009

Foil maquette et sa jambe de force repliée – Photo FM 2009

Foil Hydroptère en cours de montage La Trinité sur Mer – Photo FM 2003

Foil Hydroptère en cours de montage La Trinité sur Mer – Photo FM 2003

Le safran est une très belle pièce qui dispose à 20/30 cm de sa base, sur le bord d’attaque, d’une pièce en alu oblongue qui semble être le capteur du speedomètre.

Safran et son plan porteur – Photo FM 2009

Safran et son plan porteur – Photo FM 2009

Moufle de safran, à gauche la barre et son système de réglage par pas de vis – Photo FM 2009

Moufle de safran, à gauche la barre et son système de réglage par pas de vis – Photo FM 2009

Les pièces sont en assez bon état, elles demandent un bon nettoyage. Suivant l’option prise, navigation ou exposition, les pièces en alu méritent peut être une vérification par un pro. Un des gougeons de fixation flotteur/bras est aussi à remettre dans l’axe et à renforcer…

Pièces récupérées

  • les flotteurs en CP (d’une très grande légèreté)
  • les foils et leurs jambes de force
  • le safran (qui semble se monter sur les ferrures de la coque de Tornado)
  • la barre avec son système de réglage de l’incidence
  • les fixations flotteurs/bras/foil et la fixation bras/coque
  • les petites poutres utilisées pour l’écoute de foc et de GV

Reste à récupérer ou à réaliser

  • une coque de Tornado (orange si possible, ou peinture à prévoir !),
  • un bras de liaison (profil de mat de fort diamètre non récupéré car difficilement transportable, au moins 8m)
  • un gréement, si remise en état pour nav. , un tronçon de mat si transfo. en pièce d’exposition
  • une bonne plaque de contre plaqué installée en travers de la coque en guise de “cockpit”
  • les fixations des jambes de force sous le bras de liaison à recréer
  • des afficheurs de speedomètre et d’anémomètre à retrouver (dépôt vente) ou pièces factices à fabriquer
  • pouliage d’écoute et autres petites pièces d’accastillage…

Si vous voulez aller plus loin dans la découverte de ce bateau, je vous conseil de visionner un film d’époque, “Les ailes de la mer” (21 mn), présent sous Dailymotion (conception, réalisation et premières navigations).

Et aussi…

D’autres objets ont aussi été collectés, comme la maquette qui a permis de confirmer les premières mesures en soufflerie et en bassin. On la retrouve dans le film “Les ailes de la mer”, lors de tests réalisés sur un étang (de 2′30” à 3′10” puis de 4′15” à 6′). Elle est présentée sur la photo ci-dessous par un son concepteur, Jean-Henri Garem.

Maquette d’hydroptère présentée par JH Garem  – Photo via M Buffard

Maquette d’hydroptère présentée par JH Garem – Photo via M Buffard

Ont aussi été récupérés, des documents comme des comptes rendus d’essais ou le devis de poids et de coût de la  maquette  de 6m. Ce document nous renseigne, sur le poids théorique de l’engin : entre 136 et 152 kg. Mais aussi son prix hors taxe : entre 12000 et 19000 fr !

Devis estimatif de la maquette d’hydroptère – Photo via M Buffard

Devis estimatif de la maquette d’hydroptère – Photo via M Buffard

L’avenir

Reste maintenant à savoir quelles sont les priorités et les moyens de l’association qui à déjà fait, et fait toujours beaucoup, pour le maintient en état des bateaux d’Eric Tabarly.

Quelque soit la solution choisie, la remise en état permettrait d’obtenir une formidable pièce d’exposition (agrémentée d’autres objets et documents). C’est un très beau symbole du côté visionnaire d’Eric Tabarly. Si elle est apte à naviguer, quoi de plus beau que de la voir croiser devant la Cité de la Voile, à un jet de touline des Chantiers de La Perrière qui ont fait naître les Pen Duick III, IV et V. A deux enjambés de la Voilerie Tonnerre (maintenant reprise par Incidence) qui a fait la garde de robe de presque tous les bateaux sur lesquels Eric Tabarly a navigué…

J’ai proposé mes services, si d’aventure ma petite expérience des foils et de la “construction navale” pouvait leur être utile pour la remise en état de ce bel engin.

A suivre…

(1) Vous avez remarqué le “Daniel” et le “Mariannick” bel exemple de “name dropping”, genre on est pote et j’espère que leur aura va rejaillir sur moi !

(2) Les bons observateurs auront remarqués que le foil de la maquette montre au premier plan le bord d’attaque et la photo du foil de l’Hydroptère le bord de fuite…


Le petit hydroptère d’E.T.

31 juillet 2008

Non non, George Lucas n’avait pas prévu de faire voler E.T. l’extraterrestre à bord d’un hydroptère (enfin je ne le pense pas).

E. T. c’est aussi le grand Eric Tabarly qui, d’une certaine manière, était un extraterrestre ! Les photos du bel hybride que pilota Eric Tabarly en 1976, ont du faire naitre des vocations de pilotes d’engins à foils (au moins une !).

Photo Bernard Deguy 1976

Photo Bernard Deguy 1976

La genèse

L’idée d’utiliser des hydrofoils, Eric Tabarly, l’avait déjà fin 1971. Il souhaitait développer un foiler pour améliorer la stabilité d’un trimaran de course tout en diminuant la trainée (il avait croisé Williwaw le premier foiler océanique en 1969 aux USA). En 1975, il rencontre Alain de Bergh et Claude Picard ingénieurs chez Dassault. Le duo, qui va s’intéresser au projet d’Eric Tabarly, va se transformer en trio avec l’arrivée de l’aérodynamicien Pierre Perrier. Puis en quatuor avec le professeur Tsen du CEAT ENSMA de Poitiers. C’est Alain de Bergh qui, après plusieurs semaines de recherches, propose d’étudier la possibilité de faire voler l’engin. En 1975 des essais en soufflerie sont réalisés, des foils sont testés à l’école nationale supérieur de mécanique aéronautique de Poitiers (ENSMA) et une maquette sur un plan d’eau (tractée par une canne à pêche !)…

En 1976, au retour du Triangle Atlantique qu’il vient de gagner avec Pen Duick VI, Eric Tabarly rencontre Jean Garnault professeur à l’IUT Génie civil de La Rochelle. Jean Garnault lui propose de construire la maquette navigante de son projet. Cette maquette devait permettre de valider les idées d’Eric et des ingénieurs de Dassault. Idées qui, à l’époque, faisaient sourire certains. La maquette devait surtout permettre d’observer le comportement d’un hydroptère à voile en navigation. En Angleterre et en France, d’autres engins de ce type existaient déjà comme ceux de Claude Tisserand (Véliplanes) ou de Roland Tiercelin (Trimama, Triplane …), mais l’engin réalisé par Jean Garnault allait permettre de valider les premières esquisses du projet.

Réalisation

La bête fut construite à partir de la coque centrale d’un Tornado, de son gréement, d’un profil de mat pour le bras de liaison, de flotteurs en contre plaqué stratifié et de foils à priori eux aussi en CP stratifié. Le safran était équipé d’un empennage en V dont l’incidence était réglable en tournant la barre sur elle-même (rotation d’un pas de vis, puis d’une crémaillère fixée en tête de safran).

Pour augmenter la surface du pont, une plaque de contre plaqué avait été rajoutée sur la coque centrale. Sur chaque côté de cette plaque, étaient fixés 2 répétiteurs (girouette, anémomètre …). Cette plate forme rendait le canot légèrement plus «confortable» mais les pieds du barreur se trouvaient tout de même au même niveau que ses fesses. La barre se trouvait dans le dos du pilote, ce qui ne devait pas permettre un pilotage en finesse.

Sur la coque de Tornado, à l’emplacement de la poutre arrière, un petit profilé dépassant de chaque coté avait été boulonné. Il permettait de fixer une pantoire pour l’écoute de GV. De même à l’avant, une mini poutre servait de point de fixation à la poulie d’écoute de foc.

Voiles & voiliers N°448 juin 08

Voiles & voiliers N°448 juin 08

Caractéristiques :

  • Longueur : 6.09 m
  • Largeur : 7m
  • Poids : 160 kg environ, 230 avec le pilote
  • Surface de voilure : GV 16,87 m² ; Foc 5,20 m²
  • Longueur des foils : 2 m

Navigations

Assemblé au port des Minimes (arrivé démonté sur une remorque tractée par une DS), l’engin a volé dés sa première sortie, au près serré, par 10/15 nœuds de vent. Il semble que le premier vol n’est pas été réalisé par Eric Tabarly mais par quelqu’un de l’équipe de La rochelle…

Eric Tabarly, qui avait ancré Pen Duick VI à la Rochelle pour l’occasion, fut enchanté par le comportement tout en douceur de l’engin. Décollage et atterrissage en souplesse, passage dans le clapot et le sillage de bateaux à moteur sans soucis. De temps en temps, une jambe de force crochait l’eau mais rien de dramatique. L’envol avait lieu dès 10 nœuds, la vitesse max. atteinte lors de ces essais fut de 15 noeuds.

Hors Série Voile magazine « Tabarly » 1996

Hors Série Voile magazine « Tabarly » 1996

La suite

En 1976, malgré ces navigations encourageantes (durant tout l’été), en l’absence de sponsor, le projet piétine. Autre point négatif, pour réaliser un trimaran de 18 m, l’extrapolation à l’échelle 1 des résultats obtenus à partir de la maquette impliquait un poids maxi de 6,2 tonnes et des foils de 6m de long. Les matériaux de l’époque ne permettaient pas de construire un engin de ce poids et des foils de cette dimension (nous étions aux balbutiements de l’utilisation du carbone). Il a donc fallu se « contenter » de réaliser un foiler en aluminium : Paul Ricard. Mais l’idée de faire voler un hydroptère n’a jamais quitté Eric Tabarly…

Bien des années plus tard, en 1985 Alain Thébault rencontra Alain de Bergh pour lui présenter ses croquis puis Eric Tabarly. Lorsque Alain Thébault, avec l’aide d’Eric Tabarly, a souhaité relancer le projet d’hydroptère, il a voulu réutiliser cette maquette pour refaire des essais. Malheureusement, il semble qu’Eric Tabarly avait oublié de remercier Jean Garnault et l’équipe de l’IUT de La Rochelle pour leur travail (dixit A Thébault, Pilote d’un rêve Flammarion 2005). Alain Thébault essuya donc un refus, et réalisa une nouvelle maquette sur laquelle il navigua de 1987 à 1992. La suite, nous la connaissons…

Sauf erreur, la maquette de 76 après être restée plus de 20 ans remisée, serait maintenant la propriété d’une personne du team d’un tri ORMA. Je rêve d’admirer ce canot de près. Si il existe toujours, il mérite sa place dans un musée ou encore mieux sur l’eau !

Complément d’informations ou rectifications bienvenues !!

Bateaux N°594 nov 07

Bateaux N°594 nov 07

Fred