Le rêve d’Icare… !

Petit voyage au cœur des motivations…

Rubens, La chute d'Icare, 1636

J’ai une très bonne vue, mais avec l’âge, il faut de temps en temps vérifier les capteurs. Le bâtiment qui abrite le cabinet de « mon » ophtalmologiste, le Dr Taupe, est ancien et en travaux. Différents spécialistes, qui ont fait de longues études et participé à creuser le trou de la « sécu. », ont accroché leurs diplômes sous le même toit. L’assistante du Dr Taupe m’explique que pour découvrir l’origine d’un dégât des eaux, des cloisons ont été « attaquées ». Dans la salle d’attente, un trou a été réalisé dans le plâtre et les briques rouges. A travers ce trou, je vois des gars en bleu de chauffe aller et venir. L’ouverture permet d’accéder à de vieilles conduites rouillées, mais aussi de voir et entendre ce qui se passe chez le voisin ! Assis non loin de la saignée, j’attends mon tour. Mon ophtalmo. a décidément du retard. Soudain, mon oreille est attirée par un mot : « foilomaniaque ». Je regarde de l’autre côté de la cloison et tends l’oreille. Je plante le décor : de l’autre côté du mur, se trouve un cabinet qui doit être celui d’un psychiatre : moquette épaisse, savant mélange de meubles design et anciens, ensemble sobre, mais recherché. J’ai retranscrit ci-dessous, ce que j’ai pu entendre (admirez au passage mon excellente mémoire).

Le divan de Sigmund Freud !

  • Le Psy : Martine, il est arrivé mon patient « foilomaniaque » !
  • Martine : Le zinzin qui parle de faire voler des bateaux ? Oui
  • Le Psy : Martine, mes patients ne sont pas des zinzins… Petit temps d’attente, bruits d’ouvertures et de fermetures de portes.
  • Le Psy : Bonjour monsieur « X » (vous comprendrez que je ne peux pas donner son nom), allongez-vous, je vous en prie. Alors cette addiction aux hydrofoils ?
  • Le patient : Euh, j’ai encore rêvé d’un plan porteur parfait, sans cavitation, ni ventilation !
  • Le Psy : Mmm, bien bien.
  • Je vous ai demandé d’essayer de ne plus visiter les pages spécialisées sur Internet. Combien de visites sur le fameux blog « Foilers » ?
  • Le patient : Deux fois par jour, peut être plus….

  • Le Psy : Oui ce n’est pas fameux, il va falloir réaliser un important travail sur vous même. Je vous ai expliqué combien ce blog peut être nocif pour vous. D’accord, vous m’avez loué la qualité de ses articles éclectiques, la passion des auteurs… Note du rédacteur : oui, d’accord, peut être que j’ai mal entendu…
  • Nous travaillerons plus tard sur l’origine de cette déviance. Aujourd’hui j’aimerai que vous me parliez du « pourquoi ». Je vous ai demandé de réaliser un travail de recherche. Vous avez travaillé ?
  • Le patient : Voui
  • Le Psy : Alors, que recherchez-vous ? Qu’est ce qui motive votre intérêt pour ces engins qui sont, somme toute, que des chimères, mi bateau – mi avion ?
  • Le patient : Je peux sortir mes notes ?
  • Le Psy : C’est indispensable ? Je préférerais que cela vienne naturellement, même si vous avez des hésitations. J’ai confiance en vous, faites vous confiance.
  • Le patient :

Bien, bien… Difficile question que celle de savoir pourquoi on peut être intéressé par les engins à hydrofoils. La réponse demande d’essayer de déterminer ce qui au fond de soit motive cette passion : désirs, sentiments, espoirs…

Pour commencer docteur, je pense qu’il faut revenir à l’origine, aux premiers essais d’engins à hydrofoils…

Très tôt marins et architectes ont imaginé la possibilité de s’extraire de l’eau pour gagner en vitesse. Cette recherche de performances est motivée par des intérêts commerciaux ou sportifs. Ces essais découlent des travaux réalisés en aéronautique. Les premiers développements sont réalisés sur des engins à moteurs qui sont, à l’époque, limités en puissance. Les hydrofoils pouvaient potentiellement pallier cette limitation.

Hydrofoil de Enrico Forlanini Lac Maggiore 1910

C’est au début des années 40 que deux américains, Baker et  Gilruth, commencent à travailler (séparément) sur la mise en place d’hydrofoils sur des voiliers. Impossible de lier ces essais à la recherche de potentiels gains économiques : les voiliers utilisés pour transporter des marchandises ont « disparus » ! Pour ces conquérants du vol au ras de l’onde, c’est le désir d’aller vite qui est le principal moteur de leurs recherches.

Ces innovateurs sont des passionnés de technologie. Les travaux de Gilruth découlent de sa passion pour l’aéronautique. Quant à Baker, il a passé de nombreuses années dans un laboratoire de recherche avant de démarrer son projet Monitor. Et, « les chiens ne font pas des chats », il est issu d’une lignée de pionniers de la mécanique (Eoliennes Monitor depuis 1875 aux USA).

Autre élément lié aux caractères des premiers pilotes d’hybrides bateau/avion, et sûrement de ceux qui ont pris le relai, ils ont comme point commun l’envie de faire les choses autrement, de se démarquer. Pour Baker, on peut imaginer que le projet Monitor, qu’il initie au sein de la Baker MFG, lui permet de se différencier de ses aïeuls, de faire sa place au sein de l’entreprise familiale. Gilruth lui, ne souhaite pas suivre la voie tracée par ses parents, tous les deux professeurs, et préfère se diriger vers un cursus d’ingénieur en aéronautique.

La Baker Manufacturing Co 1900-1920

Maintenant, je ne sais pas si les motivations des « fondus » d’aujourd’hui sont les mêmes que celles des passionnés d’hier. A l’intérêt pour la vitesse, et à celui de la technologie, s’est sûrement ajouté le désir de voler. Au début, les aventuriers du vol sur hydrofoils ne peuvent utiliser que leur imagination pour se représenter au dessus de l’eau. Mais au fil du temps, les voiliers volants se multiplient et deviennent de plus en plus visibles. Avant même l’apparition d’Internet, des photos de voiliers sur échasses paraissent ici et là. Comme Monitor dans Life en 1955. Pour ma part, le déclic est peut lié à la vision d’une photo d’Eric Tabarly sur un hydrofoil orange, photographié en 1976 !

Monitor – Life 03 octobre 1955

Les passionnés du 21ème siècle sont donc sûrement poussés par au minimum un des buts suivants, voir les quatre (ou d’autres !) :

  1. Soif de vitesse
  2. Intérêt technologique (la magie du vol !)
  3. Volonté de faire les choses autrement
  4. Désir de voler

Pour le dernier point, le désir de voler, on peut même oser faire le parallèle entre ce qui pousse les pionniers des hydrofoils à voile avec l’idée développée par Constantin Edouardovitch Tsiolkovski (physicien autodidacte considéré comme le précurseur de l’ère spatiale) : l’homme souhaite naturellement s’élever ! En 1911 C. E. Tsiolkovski a écrit : « Une planète est le berceau de l’esprit mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau » (ланета есть колыбель разума, но нельзя вечно жить в колыбели) ! L’homme serait donc habité par une irrépressible envie de voler, de s’élever, de quitter la planète terre ??

Constantin Edouardovitch Tsiolkovski

Mais revenons à des concepts plus terre à terre. Chez les « malades » d’aujourd’hui, quelle est la part de chaque motivation ? Même s’ils sont toujours en quête de vitesse, sûrement intéressés par la technologie (mais tout le monde n’a pas la « fibre technique »), désireux de se démarquer (?), ils sont peut-être maintenant plus attirés par la possibilité de voler ? Si ce postulat est correct, difficile de définir le début de ce changement d’appétit.

C’est sûrement la conjonction de trois éléments, qui ont connus une forte croissance, qui peut expliquer le fait que certains passionnés s’intéressent aux engins à hydrofoils dans l’optique de voler :

  1. Le temps de loisirs : CP, 35 heures… éclosion de la « société des loisirs » définie par Joffre Dumazedier en 1962.
  2. L’existence de supports adéquats : arrivée d’engins à foils développés pour aller vite mais dont la finalité n’est pas de battre des records de vitesse. Trifoiler TF22 en 1993, Windrider Rave en 1998, Moth à foils vers 1998.
  3. L’accès à l’information et « visibilité » de certains engins : revues, livres, TV, Internet et communication autour de l’Hydroptère qui a « finie le costume » en faisant connaître au plus grand nombre cette façon de naviguer.
  • Le Psy : Pardon, « finir le costume », pouvez-vous expliciter ?
  • Le patient : Euh terminer le travail, quoi !

C’est là que l’assistante du Dr Taupe est venue me chercher. Pendant que j’étais la tête calée dans l’appareil de torture de ce bon docteur, je me posais la question suivante : « Et toi, pourquoi t’intéresses tu aux hydrofoils ? »

Et vous ?

Comme Icare, vous aimez ou aimeriez voler ? C’est la vitesse qui vous motive, le côté technologique … ? Détendez-vous, vous êtes reposé, vos doigts parcours le clavier…. Oui, exprimez-vous, c’est pour votre bien, confiez à « Foilers » vos désirs les plus profonds……

P.S.

Bon dieu de bois, quel boulot de mémorisation, pfff, heureusement que j’avais un carnet et un crayon dans ma poche de veste.

5 commentaires pour Le rêve d’Icare… !

  1. gurval dit :

    Je ne sait pas qui est le patient de ton histoire, mais je n’aimerai pas être à la place de ce pauvre bougre. Je me trouve aucun point commun avec lui, mais alors pas du tout… ou peut être un peu sur la vitesse… un petit interet pour la technologie, mais vraiment très leger… Quand à faire les choses differement des autres c’est pas mon genre!

    • Fred de Lo dit :

      Gurval,
      Quand je suis sorti de chez le Dr Taupe, j’ai cherché à retrouver ce « pauvre bougre », mais nulle trace de ce malade !
      Je suis comme toi, je ne partage rien avec lui…
      Bon dieu, mais il existe assez de bateaux ou d’engins classiques sur cette terre. Pourquoi vouloir essayer de trouver autre chose ?
      Je pense même qu’il faut standardiser les engins de loisirs : formes, couleur… J’ai même trouvé un nom pour cela, la « monotypie ».
      Ha, l’URSS avait du bon !
      Il faudrait enfermer ce genre de cas !
      Fred

  2. Moi aussi, comme Icare je persiste à croire qu’on peut voler avec 2 ou 3 plumes dans le c.. bip !

    Si on y réfléchit, le tissu de verre et la résine polyester, c’est pas cher. Et dans un premier temps c’est suffisant pour réaliser deux ou trois pièces plus ou moins bien profilées.
    La coque de l’engin … n’importe quelle mauvaise carène (et donc pas chère) conviendra puisqu’à terme elle ne servira plus le décollage obtenu.
    A la limite, c’est encore le gréement qui va nous couter le plus cher.

    Je crois que c’est cette (éventuelle) économie de moyens qui m’a plu dans cette histoire.
    Ensuite, bien sûr, il faut acquérir un savoir (lorsqu’on n’est pas ingénieur) et là, j’ai découvert les énormes possibilités d’Internet, en particulier au travers des moteurs de recherche.
    C’était dans les années 98-99 et je relie parfois avec émotion les premiers messages que j’ai échangés avec un certain F. Monsonnec.
    Depuis il y en a eu plus de 1000 dans lesquels au début, nous nous échangions les premières adresses, les premiers logiciels d’aéro ou d’hydrodynamisme gratuits.
    En d’autres termes il est relativement facile de confirmer ou d’infirmer les hypothèses que l’on peut formuler, et ça, ça me plait. Le plus long, parfois, c’est d’attendre le vent🙂
    Enfin …, je dis ça alors que je ne fais plus rien depuis plusieurs années … je laisse murir les idées, c’est pour bientôt🙂.

    à plus,

    GG

    • Bonjour Gérard,
      Oui, je me souviens aussi avoir été en contact avec ce gars. Ce F Monsonnec, « F » comme Félix non ? Un félé du genre de celui qui va chez le fameux docteur de l’histoire.
      Mmmm, j’espère pour toi que tu n’as plus trop de rapports avec lui, la folie n’est pas loin…
      En tout cas, c’est sympa d’avoir fait partager ce qui a pu te pousser à te coller des…;-)
      Fred

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